[Outrospection] Il faudrait.

Au pays des feignasses le procrastinateur est roi.
Sceptre à la main, je me pavane.
Ce n’est pas faute de ne pas m’être trouvé des excuses. Le taf, les taffes. La cuite de la veille, la biture du lendemain. J’ai même réussi à me persuader plusieurs fois être occupé quand je regardais juste le temps passer, mes testicules battant la mesure tels une version revisitée du pendule de Newton.

Avec le temps qui passe, un certain rythme s’installe dans nos vies. Du lever au coucher, nous nous tenons occupé, entre les amis, compagnons de galère et produits d’un écrémage subtil effectué au cours des années, et nos vies sentimentales qui, quelles que soient leurs formes, occupent souvent une part non négligeable de nos emplois du temps. Temps à accorder à l’autre. Temps consacré à le chercher, dans un bar ou  derrière un écran (présence de mouchoirs facultative). Tant de priorités, plus ou moins importantes, destinées à maintenir cette impression de perpétuel mouvement.

Au milieu de ces activités diverses et variées, je mène donc ma petite vie faussement bordélique tout en me listant mentalement toutes ces petites choses qui, chaque fois qu’elles me reviennent en tête, me font m’exclamer « Putain, c’est vrai qu’il faudrait que je le fasse! ». Malheureusement l’emploi du conditionnel est rarement de bon augure quand il intervient dans le cadre d’un projet, ou d’une conversation de couple.

J’en suis venu à voir d’un mauvais oeil ces phrases parasites ayant en commun ce parfum d’éphémère et commençant toutes par « il faudrait ».

« - Ca fait longtemps qu’on ne s’est pas fait une bouffe? Quand est ce que tu passes prendre un verre?

- Ah, ben il faudrait qu’on s’organise ça… Même si ces temps ci avec la naissance de la nièce de mon voisin j’ai été assez débordé et puis y a ces trucs sur lesquels je travaille qui me prennent du temps…

- …

- Tu sais quoi? Je t’appelle demain, sans faute! »

Leçon de vie: Prendre une quenelle avec le sourire

C’est a peu près la dernière phrase que j’ai balancée à une centaine de contacts présents dans mon smartphone. Je ne les efface pas, histoire de voir un nom s’afficher, un jour que quelqu’un composerait mon numéro sur un malentendu… Tout en sachant je ne les rappellerai probablement jamais. Pourquoi? Tout simplement parce qu’après m’être répété 4 fois par an qu’il faudrait vraiment que j’appelle untel ou untel, 4 ans sont déjà passés et que je n’ai plus rien à raconter!

Ne me demande jamais un service au conditionnel, l’ami, parce que j’aurai probablement oublié ta demande en sortant du bar.

Avec le « Il faudrait » rien ne se fige, rien ne se fait. Combien de projets ne seront jamais rien d’autre que des brainstormings aux relents de bières et de cocktails? Combien de résolutions de prendre des résolutions? Un petit paquet, sinon je n’aurais pas regardé la fonte inexorable de mes abdos en un amas de tissus adipeux aussi longtemps avant de reprendre le sport.

« Il faudrait », épitaphe des actions de gloire que nous ne ferons jamais. Voyages échoués sur la page des réservations, délires qui ne resteront que ceux de leurs auteurs. Plus qu’une expression de nos désirs, « il faudrait » représente le sésame de notre catalogue des plans qu’on met au placard sans se l’avouer.

La to-do list de mes envies est longue. Et le temps que je réunisse tous les critères pour en assouvir une, une dizaine d’autres, certaines à la pertinence, ou à la respectabilité plus que modérée, s’ajoutent à la liste.

Combien de pays avec ou sans amis pour m’héberger semblent attendre ma visite? J’ai la tête pleine de lieux où il faudrait que j’aille. A Cuba, déambuler dans les rues dans un délire pantalon blanc, chemise en lin, cigare et chapeau sur la tête ( j’ai déjà l’image en tête!) ou encore partir au pays originel des Roms pour leur dire que non franchement, c’est pas cool de foutre leurs doigts dans mon cornet de frites au Mcdo quand ils me grattent un nugget.

Combien de concerts auxquels je n’assisterai jamais malgré le fait de me répéter qu’il faudrait que j’aille voir tel ou tel groupe en concert? Comme souvent, le temps que je me décide, ils se seront séparés ou seront trop vieux, ou trop morts pour se produire sur scène.

Combien de fois passées à me répéter qu’il faudrait que j’arrête de m’endormir n’importe où tout en ouvrant les yeux sur la vision d’une gare inconnue? Généralement un terminus. Evidemment dans le dernier train…

Combien de femmes et d’hommes enfin, dans un esprit de saine curiosité, se sont dit qu’il faudrait qu’ils s’essaient à la sodomie? Une descente d’organes plus tard et « PAF! », ce rêve n’est plus réalisable.

Malheureusement le temps passe vite. Et ce qui pouvait être intéressant de faire la veille ne le sera peut-être plus le lendemain. Ce numéro à rappeler aujourd’hui ne sera peut être plus attribué d’ici quelques jours.

Je suis pétri de bonne volonté mais il y a tant à faire. Pour les cas courants: bosser, payer, gérer tous ces imprévus du quotidien. Pour le reste il y a sortir, causer, découvrir, s’amuser, profiter, glander.
Puis le sexe aussi.
Et les galères.
De thune, de coeur. Les amis, qu’on devait rappeler et qu’on a perdu de vue. Les gens qu’on aime qui disparaissent avant avoir eu le temps de les voir alors qu’on s’était appelé il y a pas si longtemps, on s’était dit que c’est vrai qu’on abusait, depuis le temps, et qu’il faudrait vraiment qu’on se voie.

Les rendez vous manqués qui jalonnent une vie.

Alors, non, il n’y a aucune révolution dans ma découverte personnelle de la véritable fonction cachée de l’anodin « il faudrait ». Mais bon. Cela faisait des mois que je n’avais pas écrit en me répétant à intervalle régulier qu’il faudrait que je le fasse. On laisse facilement le temps passer sans que celui-ci ne s’en offusque, il sait que quand il est là il n’est pas tout le temps apprécié à sa juste valeur. Alors avant d’encore le remettre à plus tard je me suis dit qu’il fallait que je vous en parle, que je vous avertisse de vous méfier de ce putain de « il faudrait ». Demain semble tout le temps loin jusqu’à ce qu’il devienne hier. Et je me dis que ça, faudrait s’en rappeler.

Il faudrait.

 

Triice, procrastinateur, mais je me soigne.

Article source: http://www.triice.fr/blog/ego-strip-il-faudrait/

Je parle de tout et rien, mais surtout pour ne rien dire. Si je ne dis rien c'est que j'ai tout dit. Dites bienvenue au vagabond urbain. Là je ris. Inside. http://www.triice.fr

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